• Chapitre 18

    -Dans quoi s’est-on embarquées ? murmure Christina

    Je leur ai répété tout ce qu’Amar m’a dit. June ne dit rien, elle reste figée, les bras croisés, une expression indéchiffrable sur le visage. Christina, elle, est en pleine crise de panique.

    -Bon sang ! Ils sont tous fous ! Tous ! Le gouvernement, les militaires, les gens en général, le monde entier ! s’exclame-t-elle soudain

    -Heu… Christina, calme-toi, tu veux ?

    -Non ! crie-t-elle. Amy, ils ont tué quelqu’un ! Tu ne te rends pas compte ? De sang froid et pour une raison totalement bidon !

    Elle se laisse glisser le long du mur et chuchote :

    -Je ne veux pas vivre ça, je n’ai jamais voulu vivre tout ça… Je voulais seulement être instructrice, tout comme Shaya ou Jeck… J’aurais dû aller chez les savants, comme ma mère le voulait, je…

    Je l’attrape par les épaules, de plus en plus inquiète.

    -Christina, regard-moi. On ne va pas faire d’histoires. On va aller à cette guerre puis on va rentrer chez nous, c’est compris ? dis-je d’une voix ferme

    Elle hoche la tête en essuyant ses larmes du revers de la main. June s’assoit à côté d’elle et la prend dans ses bras.

    -On va y arriver… fait-elle

    ***

      La semaine passe vite. Beaucoup trop vite. Comme si le temps accélérait, pressé de nous livrer au champ de bataille. Christina a fini par se calmer et accepter son destin. June reste impassible. Elle ne parle presque pas mais se démène comme une folle aux ateliers de combat et de tir. Moi, je suis comme détruite. Bien-sûr, je me suis engagée à être militaire, évidemment je m’étais préparée à devoir partir un jour au combat… Mais je n’ai que dix-sept ans et même pas un an de formation, pour compléter le tout, je m’en vais à la Surface qu’on m’a toujours décrite comme totalement invivable alors qu’en réalité ce n’est pas le cas. Je suis un peu perdue et légèrement sonnée, pourtant je me force chaque jour à me lever, à m’entraîner et à accepter mon sort.

      Je sais que mon père est aux combats surfacéens, que tous les instructeurs et tous les militaires encore présents au militairium vont partir avec nous et aller se battre eux aussi. Je serai donc au moins avec mon frère et mon père… Et ma mère restera seule ici.

      Nous sommes dimanche, le jour « familiale » comme ils l’ont appelé. Puisque nous sommes enfermés dans le militairium avec l’interdiction formelle d’en sortir, nos familles viennent nous voir. Le grand portail de fer s’ouvre avec un léger crissement et les parents, frères, sœurs ou amis pénètrent dans l’enceinte du bâtiment sous le regard vigilant des gardes ce qui renforce mon horrible impression d’être en prison. Par la fenêtre, je vois ma mère qui s’avance en direction d’Amar. Elle a l’air si fragile et si perdue tout à coup. Je dévale les escaliers avec l’impression que mon cœur va exploser.

    -MAMAN ! je crie

    Elle se retourne et je me précipite dans ses bras. Nous restons là à sangloter l’une contre l’autre puis je la sens tirer Amar et l’amener contre elle. Nous sommes tous trois réunis mais personne n’ose parler.

      Finalement, après un long moment, nous nous détachons de ma mère. Cette dernière prend mon frère par les épaules.

    -Amar… dit-elle d’une voix tremblante. Tu prendras bien soin d’Amy d’accord ? Et tu feras aussi très attention à toi ! Tu sais comment se passent les guerres de tunnels, tu y es déjà allé pour ton initiation et pour je ne sais plus quoi d’autre… Mais on nous a dit qu’elles étaient très violentes en ce moment, c’est pour cela qu’ils ont besoin de vous tous là-bas, n’est-ce pas ?

      Je reste sans voix, incapable de répondre. Des guerres de tunnels ? C’est donc cela qu’ils ont trouvé pour dissimuler la vérité à nos proches ? A croire que c’est la seule excuse qui existe. Le gouvernement nous rabâche sans cesse les oreilles avec ça, les guerres de tunnels… Comme si elles étaient toujours responsables de tout ce qui nous arrive. Une coupure de courant ? Les guerres de tunnels ! De mauvaises récoltes ? Les guerres de tunnels ! Des adolescents à peine entraînés déjà envoyé au combat ? Encore les guerres de tunnels ! Dégoûtée, je détourne les yeux. Les politiciens m’écœurent… Toutes leurs petites cachoteries et toutes leurs manigances deviennent tout simplement insupportables.

      Ma mère enlace Amar puis se tourne à nouveau vers moi, me tirant de mes pensées.

    -Amy ! Regarde comme tu as changé ! s’exclame-t-elle, émue. Tu es… Transformée ! Tu as maintenant le physique d’une véritable guerrière, comme ton frère ! (Je lâche un petit rire, les yeux emplis de larmes contenues) J’ai confiance en vous et je crois en votre réussite. Revenez vite, d’accord ? Dites à votre père que je l’aime et qu’il me manque lui aussi quand vous le verrez.

    J’acquiesce en me mordant la lèvre puis je reste pétrifiée. Derrière ma mère, je vois Thomas arriver. Thomas

    -Salut… me dit-il d’un ton hésitant

    Thomas que je n’ai pas revu depuis cet été. Thomas qui ne m’a pas parlé depuis des mois. Thomas…

    -Tu… Tu veux bien qu’on parle ?

    Je fais oui de la tête avec lenteur et le suis un peu à l’écart de mon frère et de ma mère qui parlent des gardes qui nous entourent. Thomas me fixe de ses grands yeux noirs. Ses cheveux roux ne tombent plus devant ces derniers, ils sont maintenant coiffés en arrière avec soin ce qui lui donne un air sérieux que je ne lui connais pas.

    -Comment vas-tu ? demande-t-il

    -Bien…

    Une sorte de gêne plane entre nous, comme si nous nous rencontrions pour la première fois. Je ne sais pas comment me comporter avec lui ni même de quoi lui parler.

    -Je voulais te souhaiter bonne chance avant que tu partes. Tout le monde est au courant à propos des guerres de tunnels, on ne parle plus que de ça depuis un moment.

    -Alors il faut que je parte me faire massacrer pour que tu daignes venir me voir ? dis-je avec amertume, incapable de me retenir

    Il se mord la lèvre et détourne le regard.

    -Je…

    -Je t’ai couru après toute l’année, Thomas. Nous n’avons fait que nous disputer et nous ne nous sommes pas vus une seule fois et maintenant tu oses venir me voir le jour de la journée familiale ? C’est une journée pour dire au revoir à nos proches, je te signale, pourtant tu m’as bien fait comprendre que nous ne l’étions plus ! Tu n’as pas le droit de m’ignorer tout ce temps et de venir jouer les saints quand je m’en vais. C’est trop facile !

    Je ne voulais pas être aussi brutale mais l’accumulation de toutes ces choses ces derniers temps me fait être bien plus agressive que je ne l’aurai voulu. Mon cerveau est en plein ras-le-bol, je ne me contrôle plus vraiment.

      Thomas semble encore plus mal à l’aise.

    -Je… Je suis désolé…

    -Ecoute, j’en ai assez de me torturer avec des questions à propos de nous. A ce stade, je ne sais même pas si nous sommes toujours un couple ou… (Je soupire) Eh bien, j’ai décidé que nous n’en étions plus un… Là, tu vois, je m’apprête à partir à la guerre sans l’expérience nécessaire et je n’ai vraiment ni le temps ni l’envie de me prendre la tête avec ces histoires.

    Ca y est… Cette fois mon cœur va vraiment exploser. Ca fait trop d’émotions, beaucoup trop d’émotions d’un coup. Thomas me regarde, hébété. Je préfère fixer les choses, au moins, il n’attendra pas mon retour indéfiniment. Peut-être qu’il souffrira moins en apprenant ma mort… Et puis, cette histoire ne menait à rien.

      Sans un mot de plus, je me détourne et vais rejoindre ma mère et mon frère.

    -Amy, les visites sont bientôt terminées… annonce Amar

    -Quoi ? Déjà ?

    -Oui, ils l’ont dit tout à l’heure mais tu n’as pas entendu, tu parlais à Thomas.

    Nous raccompagnons ma mère au portail pour lui dire au revoir puis je la regarde rejoindre le parking et monter dans sa voiture.

    -Quelle bande de cons. Ils nous envoient à l’abattoir et on n’a même pas le droit à une heure avec nos familles.

    -Amy, il y a des gardes autour de nous… Fais attention à ce que tu dis.

    -Pourquoi ? Ca aussi c’est interdit ? Ils vont me descendre comme l’autre fille ?

    -Amy ! s’exclame Amar en jetant un coup d’œil autour de lui

    -Je n’ai pas essayé de m’enfuir que je sache alors je peux dire ce que je veux, ils ne me feront rien ! Ils ont besoin d’un maximum de combattants, ils ne vont tout de même pas gaspiller leurs maigres ressources.

    Mon frère semble choqué de m’entendre parler des militaires comme des objets, mais finalement, c’est comme ça qu’on nous traite.

    -Peut-être qu’ils ne te feront rien dans l’immédiat en t’entendant parler de la sorte mais quand tu rentreras, tu auras peut-être des ennuis avec nos supérieurs.

    Un rire sarcastique ou nerveux, je ne sais pas trop, s’échappe de ma bouche sans que je puisse le contrôler.

    -Quand je rentrerai ? Parce que tu crois vraiment que j’ai une chance ? Non Amar, je ne rentrerai pas ! Pas vivante en tout cas, alors je me fiche pas mal d’avoir des ennuis avec mes supérieurs ! Je suis trop faible, je n’ai pas assez d’entraînement ni d’expérience pour survivre à une guerre pareille ! C’est l’enfer sur terre d’après ce que j’ai pu comprendre alors non, Amar, je ne rentrerai pas. Je mourrai là-bas comme tous les autres.

    Je sens malgré moi les larmes couler sur mon visage.

    -Nous sommes condamnés, nous les p’tits novices, comme vous le dites…

    Amar me prend brusquement dans ses bras, dans un geste impulsif et protecteur. Je me laisse faire et, la tête sur son épaule, déverse un torrent de larmes, comme lorsque j’étais petite et que je venais de me disputer avec ma mère ou une amie. Mon frère me passe la main dans les cheveux et murmure :

    -Amy… Je serai là-bas moi aussi, ne l’oublie pas. Je serai avec toi et je te jure de veiller sur toi comme je l’ai toujours fait. Tu rentreras à la maison, d’accord ? Tu rentreras et c’est une promesse que je te fais.

    Il se recule légèrement pour me regarder dans les yeux.

    -Ai-je déjà rompu une seule de mes promesses ? demande-t-il

    Sans hésiter, je fais non de la tête, la gorge trop serrée pour pouvoir parler. Non, mon frère tient toujours ses promesses quelles qu’elles soient.


  • Commentaires

    1
    Mardi 1er Mai à 21:20

    Génial ce chapitre ! J'aime bien la façon dont Amy s'endurcit avec le temps et l'expérience ! Mais elle rentrera... c'est sûr ! Hein qu'elle rentrera ? ^^

      • Mercredi 2 Mai à 14:00

        Merciiiii ! 

        Ah ah, tu verras... Je suis peut-être du genre Véronica Roth (j'espère que je ne te spoile pas la fin de Divergente ^^') ou peut-être pas... Je n'ai pas encore fini le tome 2, ça dépendra de mon humeur xD

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